étude


QUE SE PASSE-T-IL A PUTEAUX EN 1675 :
            "Jean-Baptiste LULLY"


Par Jean-François Martre

Rendons-nous à la Vieille Église, dans la résidence des musiciens du Roi.

Trois grands musiciens s'installent en effet dans l'actuelle rue Voltaire.
Pouvez-vous l'imaginer ? Au XVIIe siècle, on a chanté et joué du théorbe dans les jardins de la Résidence de la Vieille Église !

La volonté royale de tenir à la Cour les grands du royaume en les obligeant à avoir des hôtels particuliers à Paris puis à Versailles, a eu pour conséquence de favoriser le développement de résidences de plaisance tout le long de la Seine.
Ces résidences étaient des lieux de détente à distance suffisante des nuisances et de la promiscuité de la vie citadine.
C'est ainsi que plusieurs bourgeois parisiens s'installèrent dans le bourg de Puteaux.


Trois musiciens de la Cour à Puteaux


En octobre 1675, trois prestigieux musiciens de la Cour achètent une belle maison bourgeoise à François Demetz, receveur du Grenier à sel de la ville d'Estampes et bourgeois de Paris, demeurant rue du Renard (paroisse Saint-Sauveur) et à Marie Catherine Le Cat-Houzey, sa femme. Cette maison appartenait à la grand-mère de cette dernière et elle avait été embellie et rénovée.

Vous connaissez au moins l'un de ces musiciens, Jean-Baptiste Lully, le plus jeune : il a alors 43 ans. Lully est surintendant et compositeur de la Musique de la Chambre du Roi, et il vit avec son épouse Madeleine Lambert et leurs six jeunes enfants. Jean-Baptiste Lully est au fait de sa gloire.

Le second musicien est Michel Lambert, le beau-père de Lully. A 65 ans, le veuf de Gabrielle Dupuis est Maître de Musique de la Chambre du Roi : c'est un compositeur et maître de chant très recherché.

Ses airs de cour, des airs à l'atmosphère intimiste, sont chantés dans les salons précieux. Mais il demeure aussi un musicien très populaire. Certaines paroles de sa musique seront reprises pour être plus conformes aux exigences de la religion.



Partition

Un air de Cour de Michel Lambert, dans une édition de 1679 « Vos mépris chaque jour . »



La troisième musicienne est Hilaire Dupuis, sour de Gabrielle Dupuis. Leur père était Michel Dupuis, patron du Bel Air, une célèbre taverne et lieu de rendez-vous parisien des musiciens et acteurs. Hilaire a 50 ans, c'est une chanteuse renommée, interprète des ballets de cour et comédies-ballets de Lully et de Molière. Sa voix était si belle qu'on la surnommait « le cristal humain » ; elle est pourvue de la charge de l'ordinaire de la Musique du Roi avec une pension de 1200 livres par an.

Ils habitent tous ensemble à Paris, rue Saint Anne, paroisse de Saint-Roch, un hôtel particulier que Jean-Baptiste Lully vient de finir de construire et qui existe toujours.

Une résidence en bord de Seine


Leur belle propriété de Puteaux va devenir un lieu de détente pour les enfants, une résidence principale pour Michel Lambert, un gîte proche de Versailles, Marly et Saint Germain en Laye pour Jean-Baptiste Lully très sollicité à la Cour. Elle est assez grande pour loger une nombreuse domesticité. C'est aussi la dernière résidence familiale de Hilaire Dupuis avant qu'elle se retire aux Nouvelles catholiques, une institution accueillant les jeunes protestantes pour les accompagner dans leur reconversion au catholicisme, dirigée par Fénelon.

Elle se situe entre l'actuel 62/64 de la rue Voltaire et l'actuel 26/27 du quai de Dion Bouton, en plein dans l'actuelle résidence de la Vieille Église et ses jardins.

L'acte de vente du notaire Nicolas Charles en donne tous les détails :

C'est une grande maison à porte cochère donnant sur la grande rue (actuelle rue Voltaire), avec entresol et deux étages sous combles, et une chapelle.
Elle est suivie sur le côté d'une grande travée de logis et de bâtiments donnant sur une grande cour et comprenant une cave à vin avec pressoir, cuves et cellier, une écurie, une remise de carrosses, une étable avec une laiterie, une serre et tout au bout un pigeonnier rempli de pigeons.
Venait ensuite un jardin planté d'arbres fruitiers, treilles et herbages au bout duquel, se trouvait un bâtiment avec deux salons dont l'un contenait un billard couvert de sa housse. Sur le toit, une grande galerie à jour offrant un magnifique panorama sur la Seine, l'île de Puteaux et au-delà, le château de Madrid.



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Cadastre de 1810
(Extrait du cadastre de 1810 - Archives départementales des Hauts-de-Seine cote : P_NUM_PUT17)

- La rue Saint Denis est l'actuelle rue Voltaire.
- Sur les parcelles suivantes, on reconnaît la description de la maison de Lully qui a due encore exister jusqu'à la fin du siècle avant d'être occupée par les ateliers et bureaux de la société de charpentes Martin, remplacés par l'actuelle Résidence de la Vieille Église.
- Parcelle 494 la cour d'entrée avec porte cochère
- Parcelle 450 la grande maison et l'enfilade de bâtiments et logis
- Parcelle 439 le jardin
- Parcelle 438 le bâtiment des billards et la terrasse sur la Seine


La propriété est très proche de l'église. Cette dernière a doublé de volume dans les années 1640 en empiétant sur le cimetière qui était devant le porche, et a reçu une tour en forme de clocher. Les Lully sont propriétaires d'un banc dans l'église. Jean-Baptiste et sa fille Catherine Madeleine vont parrainer en 1686 la troisième cloche installée dans le clocher, baptisée Jean-Baptiste Louise.

Le Mercure Galant raconte quelques-unes des soirées et des fêtes qui ont eu lieu à cette époque chez eux. Autour du théorbe de Michel Lambert, dans ces appartements, jardins et bosquets, au court de ces repas, les personnes les plus distinguées se faisaient fort de participer, et chacun jouait un rôle, Molière en Tartuffe, et Lambert en . Lambert. En face, sur l'île de Puteaux, Monsieur de Bourges donna une fête vénitienne merveilleuse dont on parla longuement.


Musiciens_Puget.jpg

Réunion de Musiciens par François Puget
D'après le fils de François Puget, Jean-Baptiste Lully est le personnage qui désigne la partition.
(Réunion de Musiciens François Puget - Photo (C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Ollivier)

La vie de ces artistes donne un aperçu de ce début d'embourgeoisement du bourg de Puteaux, bien loin des proportions que nous lui connaissons aujourd'hui : avec 120 foyers, il compte alors environ 500 habitants, qui pour la plupart vivent de la viticulture - leur vin, peut-on imaginer, a accompagné la musique de nos musiciens pour animer leurs joyeuses soirées putéoliennes.


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                                  Michel Lambert (Wikipédia, source inconnue)



La suite en musique !

Pour une immersion dans l'ambiance musicale, nous vous proposons de lire la partition ci-dessus de Vos mépris, tout en l'écoutant chantée par Paul Agnew et accompagnée par William Christie, en cliquant sur le lien suivant :

"https://www.youtube.com/watch?v=phH7rAnZHRg"