compte rendu

"Les romains avaient t ils peur de l'amour ?"

Compte rendu de la conférence de Monsieur Jean Noël Robert

La propension des Romains à la débauche et leur goût pour une sexualité débridée ne sont que légende. Leur pudeur dans les relations amoureuses, leur peur du désir, de la passion se constatent à toutes les époques, même à celles où les satiristes se plaisent à caricaturer leurs débordements. La morale est là pour fixer les règles de leur conduite affective. Mais il faut remarquer que les mœurs ne sont pas régies par la même morale du début à la fin de la romanité, et que les deux morales qui se succèdent sans changer d'orientation quant à la lutte contre le désir tiennent compte de l'évolution de la civilisation.

La première morale est celle des origines et d'une grande partie de la République. Elle reflète la vie rude des paysans, elle illustre le travail et l'énergie. Elle est celle des hommes, dominateurs chez eux et dans la cité. Il s'agit déjà de repousser la tentation du désir qui nuit à l'efficacité du citoyen. Il faut donc domestiquer les forces qui le menacent, celles de la nature (où dominent les dieux) et les forces intérieures (qui engendrent les passions). Cette morale impose la maîtrise du corps et de l'esprit. Le plaisir est dangereux et corrupteur. "Quand ils ne font rien, les hommes apprennent à mal faire", dit Caton. Pour le uir, la uirtus passe par l'honneur et la maîtrise des sentiments.
De ce point de vue, la femme effraie, parce qu'elle peut détourner du devoir, conduire à l'impudeur, à la luxuria, à l'amoenitas. Des exemples nourrissent les craintes des citoyens: ceux de Tarpeia que son désir a poussée à la trahison, d'Horatia qui a montré son impudicitia en pleurant un ennemi, de Lucrèce même ou de Verginia qui ont suscité la passion d'un homme. Le mariage ne laisse d'ailleurs aucune place à l'amour. Mariée à douze ans, la jeune fille ne peut encore avoir connu le désir et son rôle se borne à donner un héritier à son mari et d'augmenter la cité d'un fils.
La morale bannit le sentiment et la sensualité pour assurer la prospérité de la cité. Si les hommes sont taraudés par le désir, ils peuvent prendre du plaisir avec leurs esclaves ou recourir aux soins des prostituées dont le statut n'est pas infamant puisqu'il est de salubrité publique, permettant aux valeureux citoyens de céder aux impulsions de leur impérieuse nature sans mettre en péril l'efficacité de leur action.

Cette morale qui réglemente le désir par quelques règles simples et pratiques connaît des atteintes répétées dues aux changements de vie qui résultent de la seconde guerre punique et des conquêtes gréco-orientales. Caton parle de décadence et accuse, avec d'autres, le développement du luxe, de l'otium (= le loisir), de la soif d'argent qui provoque ce que Polybe appelle "la corruption générale des mœurs". Le plaisir est maintenant hautement revendiqué, un plaisir individuel (le sibi uiuere - « vivre pour soi » -du Périplectomène de Plaute) menaçant la morale au service du groupe des citoyens qui faisait la force de Rome.

Cette évolution se constate par exemple dans celle du statut de la femme qui s'émancipe et connaît peu à peu une part croissante de liberté économique, donc sentimentale. Les jeunes n'ont plus peur du sentiment ni du désir amoureux. L’amour libre se développe, mais il est souvent frustré, qu’il ait pour objet une courtisane ou bien une femme (voire un jeune garçon) libre. Les exemples de Catulle ou de Properce en fournissent la preuve. Avec l’otium, la recherche du plaisir s'avoue et se développe.
Néanmoins, et Catulle lui-même le dit, la passion est encore considérée comme "une maladie noire". Lucrèce, rappelant les théories d'Epicure, présente également l'amour comme une maladie, et conseille de ne voir dans la sexualité qu'une hygiène du corps, dépourvue de tout attachement affectif.
Les lois d'Auguste essaient ensuite de limiter certains débordements, sans y arriver réellement. Cette période reste celle où s'épanouit la plus grande liberté sexuelle que Rome ait connue (cf. Juvénal).

Une nouvelle morale va prendre forme dès la fin du Ier siècle de notre ère pour réagir à la dégradation morale dont de nombreux auteurs se font l'écho (cf. Pétrone). Cette nouvelle morale est essentiellement inspirée par les philosophes stoïciens. Elle reprend le sibi uiuere, mais dans la perspective d'une réflexion sur soi-même, dans le souci de l'âme autant que du corps. Elle fait appel à une conscience individualisée qui se veut une nouvelle quête spirituelle. C'est une morale de la famille, de la conjugalité, dans laquelle les places de l'homme et de la femme sont repensées. Le plaisir lié à la passion est condamné (même dans le mariage). Le but recherché réside dans la domination de l'esprit sur le corps, la maîtrise de soi, le mépris des passions, l'exaltation de la tempérance. La seule sexualité autorisée est celle qui s'exerce dans le mariage, à seule fin de procréation. "Le vrai plaisir sera le mépris des plaisirs" note Sénèque.
Les médecins condamnent également la passion, qui est violente et détruit le fragile équilibre entre les humeurs. L'acte sexuel est assimilé à 'une convulsion qui provoque une perte d'énergie, une faiblesse généralisée (cf. Galien). Les médecins, à la suite des philosophes, mettent en place tout un arsenal de mesures pour réfréner tout désir et aider l'esprit à maîtriser le corps.

Toute la romanité a connu et entretenu une certaine peur de l'amour et des passions qu'il génère. Les différentes morales qui se sont succédé ont exprimé cette même défiance du désir, du plaisir. Toutefois, la première morale était positive en ce que ses interdits visaient à préserver aux citoyens leurs droits de dominateurs et leur liberté. La seconde, en revanche, ne fut qu'un catalogue de coercitions destinées à défendre le corps et l'esprit contre leur déchéance et leur asservissement aux passions. Les chrétiens y ont ajouté la notion de culpabilité. Ils ont aussi généralisé à toute une population une morale que les stoïciens destinaient principalement à une élite. La première avait pour objectif de protéger la gloire et la dignité du citoyen; avec la seconde, l'homme est devenu misérable, assujetti à la honte de son corps.